Le 11 mars dernier, un gigantesque tremblement de terre, suivi d'un tsunami, suivi d'un des plus graves accidents nucléaires de l'histoire dévastaient le Japon. Le contexte idéal pour y partir en tournée un mois et demi plus tard, non ? Drôle de situation, et beaucoup de questionnements – Que faire ? La tournée va-t-elle être maintenue ? Est-il "éthique" d'aller faire les marioles punk dans un pays qui vient de connaître la dévastation et les morts par milliers ? Une veste savamment cloutée protège-t'elle des radiations nucléaires ?... Mais il en fallait plus pour dissuader les Manowar du punk que nous sommes, tels de preux samouraïs tout de Yin vêtus, d'aller répandre le Yang en terre nippone.
28 Avril - KOKURA @ UN Kokura
with 惡AI意, ネメシス (Nemesis), End Of Pollution, 貉 (Muzina)
Arrivés l'avant veille à Kokura (ville intégrée dans la nouvelle ville de Kitakyushu, au nord de l'île de Kyushu) chez Momo et Satomi, nos dévoués organisateurs / tour managers / chauffeurs / traducteurs / hôtes / guides / cuisiniers, on accueille Dennis a.k.a l'Ami Américain (membre de Vile Gash, Nukkehammer, Black Dove, et d'autres encore) le matin même du début de la tournée. Entre ses différents vols et attentes dans les aéroports, il n'a quasiment pas dormi depuis 48 heures. Ouch. On lui laisse une paire d'heure de répit pour une éphémère sieste avant d'endosser son rôle officiel de "roadie" – qui consistera essentiellement à nous parler américain. Et québécois aussi parfois ("Va te faire enculer par un truck", "Esti d'chien sale", "Ta Yeule", entre autres considérations politiques). Après un petit tour en ville, on découvre la minuscule salle (la scène est presque aussi grande – ou petite – que la fosse), entièrement peinte en noir, déjà investie par des punks de tous clous. Au Japon, pas de squats ni de house shows… les concerts se déroulent la plupart du temps dans des "live house" – des clubs professionnels loués, souvent cher, par les organisateurs… ce qui explique les prix élevés des entrées (1500 ou 2000 yen + une conso obligatoire à 500 yen, soit une vingtaine d'euros). En contrepartie, les live houses sont équipées de sonos surpuissantes, et mettent à disposition tout le matériel nécessaire : batterie complète (cymbales comprises), amplis, baffles, etc. Ca permet de voyager très léger, avec juste les guitares et les baguettes ! Mais ça implique aussi le contraignant et quotidien soundcheck. Quand on sait que les concerts comprennent au minimum 5 groupes (et jusqu'à 15 pour le festival à Yokohama quelques jours plus tard) et que chacun fait une balance complète, ça signifie qu'il faut arriver sur place très tôt… pas toujours évident quand on a de longues heures de route et qu'on se couche tard. Les jeunes Nemesis (ネメシス) de Fukuoka, la ville voisine, entament devant un public encore froid et clairsemé. Dommage, car programmés un peu plus tard dans la soirée ils auraient mis le feu. Excellent punk hardcore puissant à la Kuro / Warhead et un jeu de guitare me rappelant Padlock, c'est un des groupes qui m'a soufflé musicalement sur cette tournée, à tel point que certains d'entre nous leur proposeront de sortir leur premier EP. J'avais déjà vu End Of Pollution il y a deux ans, du crust assez générique et trop peu énergique à mon goût, je vais boire une bière sur le trottoir avec Momo et Olivier. On joue au milieu. Pas question de faire le groupe français qui prend son temps et reprend son souffle en buvant des canettes entre les morceaux. Ici ça ne passe pas. On fait notre set d'un trait, en enchaînant un maximum, il y a l'air conditionné qui évite de mourir de chaleur et d'asphyxie de fumée de clope, mais on nous fait remarquer après coup qu'on joue trop longtemps (25 minutes)… Les groupes ici jouent généralement des sets très courts (7-8 morceaux bien souvent), compensés par une débauche d'énergie et d'intensité extrême. On décide sur le champ de modifier le notre en supprimant quelques morceaux. Plus de concision, moins de temps morts, à la mode japonaise. A.I. (惡AI意) enchaînent avec un set très chaotique et un son pourri (ils sont arrivés trop tard pour faire une balance), avec une reprise avortée de "Sonic Reducer" en conclusion. Décevant car leurs disques sont excellents, mais ce sont les stars locales et le public est bien à fond. La bassiste / chanteuse de Muzina (貉) est malade et ça se ressent un peu. Je les avais vues en meilleure forme il y a deux ans, le set est inégal mais quand ça rocke, ça rocke. Après quelques échanges de cadeaux avec les autres groupes, on s'éclipse en s'excusant de ne pas participer à l'uchiage – la traditionnelle "after party" où les groupes se retrouvent pour manger et boire après un concert, généralement en se cotisant entre eux dans un restaurant. Depuis quelques années, avec les groupes étrangers qui tournent plus fréquemment au Japon, la tendance change et les uchiage se déroulent souvent dans la salle de concert ou chez certains membres de groupes, lorsque la place le permet (les appartements dans les grandes villes sont souvent minuscules). On opte pour un petit resto familial entre nous avant de se coucher tôt, demain il y a de la route.
Nemesis (ネメシス) / photo by Chiyori:

惡AI意 / photo by Chiyori:

29 Avril - MATSUYAMA @ 星空Jett
with Axewield, Akka, Forget Me Not, Spacegrinder
Contrairement aux Etats-Unis où tout est plus grand, ici tout est plus petit. C'est le cas de la voiture 8 places de Momo et Satomi, dans laquelle on arrive tout juste à caser nos corps d'occidentaux, les guitares, les sacs, et la montagne de merchandising (disques, t-shirts, distro…). On s'adapte vite au format. Aujourd'hui on joue à Shikoku, la plus petite des 4 îles principales de l'archipel, et accessoirement la contrée de Disclose… qui seront le fil conducteur de la soirée. Le voyage est agréable, ensoleillé et ponctué de jolis paysages côtiers. La salle en sous-sol à Matsuyama est mortelle, avec le traditionnel damier rouge et noir au sol, et une déco assez atypique (des tables transparentes renfermant des boites de figurines et de jeux video vintage, des lianes de strass en fond de scène…) Après un rapide soundcheck, il nous reste un peu de temps pour se balader en ville, faire 2-3 emplettes, et à peine revenus à la salle, un type se jette sur Shiran en riant : "You know me?"… c'est le bassiste de Axewield, ancien membre d'Effigy, qu'il avait rencontré 2 mois auparavant lors de la tournée japonaise de Monarch. Le type est un gag permanent, hyper rigolard, il lance à qui veut l'entendre sa phrase trademark : "You know Effigy? I am Effigy!" en pointant du doigt son interlocuteur. L'attraction de la soirée. Dois-je préciser que tous ses tatouages sont l'oeuvre de Kawakami de Disclose ? Le premier "groupe", Spacegrinder est sans doute le truc le plus what-the-fuck de la tournée – une perf' harsh noise ultra violente d'une vingtaine de secondes où le type hurle dans un micro sur fond de bruit assourdissant, rentrant violemment dans le public, se roulant par terre et manquant de décapiter la moitié de l'audience à coups de pied de micro. On se regarde tous un peu éberlués après coup. Qu'est-ce qui vient de se passer ? On a failli tous mourir assassinés par un psychopathe ? Forget Me Not font une sorte de noise-emo-rock bien carré mais vraiment pas mon truc, je sors boire une bière dehors et "discuter" avec quelques sympathiques punks locaux, à base de noms de groupes, de pouces levés et de pseudo-phrases en anglais plus que décousu. Les anglophones sont extrêmement rares au Japon, il faut donc adapter les moyens de communication. Akka, qui organisent la soirée, est un groupe 100% féminin qui œuvre dans un crust plutôt à l'européenne. Puis c'est au tour d'Axewield, pas convaincu sur disque… et c'est pas vraiment meilleur en live. Du plagiat d'Amebix mais vraiment pas en place par moments. On joue en dernier, et la reprise de Disclose met le feu aux poudres – Disclose, c'est quasi une religion, ici. La sono ne jouera d'ailleurs quasiment que ça entre les groupes. Chose pas forcément systématique au Japon, on a droit à un rappel – qu'on honorera à base d'autres reprises du cru (Bastard et Gauze). Olivier s'est pété la voix et on le sent inquiet pour les futurs concerts. L'after party est payante pour qui veut y participer, mais les filles de Akka nous annoncent que c'est gratuit pour nous ! Bières et bouffe à volonté, c'est pas si courant au Japon. Et elles ne se sont pas moqué de nous : une débauche de plats végétariens tous excellents (nouilles, salades, tofu, soupe, etc.), ça se finit dans la bonne humeur collective, tout le monde est très communicatif. On dort à une heure de route de là chez le batteur de Forget Me Not, ou plutôt dans l'immense maison qu'il a hérité de ses grands parents, où il ne vit pas mais entrepose ses disques et héberge groupes et amis…
Disclose cover / iPhone'd by Le Chien Sale:
30 Avril - OSAKA @ King Cobra
with Framtid, Ferocious X, Unarm, Lastsentence, Asocial Terror Fabrication
On arrive à Osaka en début d'après-midi, suffisamment tôt pour profiter de la ville, que Fabro et moi avions déjà eu l'occasion de visiter il y a 2 ans… On retrouve Shin (Framtid / Nightmare) dans sa nouvelle boutique, Kansai Punk Support Center (a.k.a Punk & Destroy n°2), au 2e étage d'un immeuble d'Amerikamura, le quartier "hip" du centre ville où sont concentrées les salles de concerts, boutiques de disques, bars punk et autre lieux incontournables. On y rencontre également Mike, un old timer anglais qui vit à Osaka depuis des années et qui s'occupait du label MCR UK à l'époque. Ce soir il sera le DJ de la soirée. Le temps de faire un soundcheck rapide et, grand prince, il nous emmène manger des burritos végétariens. Après quoi il nous reste deux petites heures avant le début du concert, le temps de faire la tournée des boutiques de disques version marathon : Time Bomb, King Kong, Punk & Destroy n°1… Le Japon, c'est le paradis du collectionneur de disques. Et l'enfer de son portefeuille. Il y a quelques étrangers présents au concert, dont Jesse un pote américain revenu s'installer à Osaka depuis peu. C'est de loin la soirée la plus cloutée et la plus bruyante de la tournée, Osaka crust style, à base d'ultra distorsion et d'un volume sonore à la limite du supportable. Malgré les bouchons, j'ai l'impression d'avoir les oreilles en sang. Les punks et crusties affichent des dégaines bien extrêmes. Au Japon, l'aspect politique du punk étant relégué en arrière plan, le "superficiel" semble prendre l'ascendant : looks exubérants et extrêmement travaillés, souci du détail esthétique, de la précision, du son… mais loin de moi l'idée de pointer d'un doigt tout occidental un quelconque apolitisme. Ici le "politique" est plus qu'ailleurs personnel, dans une société ultra hiérarchisée et traditionaliste qui nous échappe et qui semble plus sournoisement opprimante pour l'individu que chez nous. Bref, soirée dentelle, donc : Lastsentence (Gloom copycats), Asocial Terror Fabrication (très inspirés par Napalm Death / ENT / Doom circa 1986), Framtid (un peu décevant à cause du son vraiment trop fort), Ferocious X (larsen, chaos, guerre), et Unarm (Electro Hippies revu par une marque de tronçonneuses). On a le grand malheur de jouer juste après Framtid. La punition !! Ca nous met la grosse pression et on sauve vaguement les meubles, même si le sondier n'est décidément pas de notre côté. Pas mal de gaijin (= étrangers) s'incrustent à l'after party qui ne décolle pas vraiment. Je discute longuement avec un anglais, Mick, ancien membre de Coitus et Restarts, très sympa et fan de Heimat Los (je le régale d'un double CD, pour la peine). Big up à Mike pour le DJ set impeccable, avec entre autres la playlist française de rigueur : Trust, Vulcain, et… La Fraction. Shin nous paye un curry indien bien épicé avant d'aller faire dodo dans une pièce adjacente à Kansai Punk Support Center. Jesse et Mike tentent de nous embarquer au mythique Bar Konton où ils vont finir la soirée (ils y passeront la nuit entière, ai-je appris plus tard). Je suis extrêmement tenté par leur proposition, mais la raison l'emporte : on doit se lever aux aurores car un long trajet nous attend, et il est déjà très tard...
Framtid:

1er Mai - YOKOHAMA @ FAD
with Systematic Death, Vivisick, Ruidosa Inmundicia (AT), Assholeparade (US), Isterismo, Completed Exposition, Impara, Rydeen, Fightback, Anarchy Condoms, Think Again, Tempest, Mind Of Asian, A.O.W.
Courte nuit, on est réveillé à 6h du mat' au son du guitariste de Warhead qui joue de la batterie dans la salle de répét' au dessus de nous ! J'aurais préféré que ça soit leur batteur. On ne traîne pas, une toilette de chat dans la salle de bain crusty du magasin de Shin, et c'est parti pour quasiment 10 heures de route, avec quelques bouchons, Golden Week oblige. La Golden Week est une semaine fériée durant laquelle la majorité des japonais prennent des vacances. Ca implique énormément de monde sur les routes, et les temps de trajet s'en retrouvent démultipliés. On est accueillis au FAD par le très discret Abe (Cheap Resistance 'zine) et le souriant Koba (batteur de Systematic Death, Bastard, Rocky & The Sweden). Il y a 15 groupes à l'affiche aujourd'hui, dont on a déjà loupé la moitié. Tout le monde est hyper gentil, on retrouve des têtes connues croisées en Europe (DSB, Ruidosa Inmundicia, Assholeparade…), on nous présente des tas de stars locales (Systema, Tokurow ex-Bastard, etc.), la salle est grande, le son est mortel, et c'est blindé de monde. On rencontre Avfall avec qui on va faire toute la 2e moitié de la tournée… une bande de petits gars hyper enthousiastes, excités et rigolards. Le fait qu'ils ne parlent pas anglais (et nous pas japonais) n'est pas vraiment un obstacle, on communique plutôt bien avec nos propres moyens. Rencontre (enfin) avec l'excellent Sash, avec qui je correspond depuis une dizaine d'années et qui fera le reste de la tournée avec nous. Ayant vécu un certain temps aux US, il parle un anglais impeccable. Je zieute des bribes des sets de Vivisick, Assholeparade, Think Again (grosse baffe inattendue – un des meilleurs groupes de la tournée)… mais après ces heures enfermé dans une voiture et malgré le temps pluvieux, je suis plutôt d'humeur à socialiser avec les punks locaux devant la salle, après un nécessaire ravitaillement au konbini – abréviation de "convenience store", ces petites boutiques qu'on trouve absolument partout et qui vendent boissons et snacks divers – l'équivalent de l'épicier du coin, mais sans l'étal de fruits et légumes. Juste avant de monter sur scène, on nous informe que Tokurow le chanteur de Bastard (aujourd'hui dans Fightback) est au courant qu'on reprend "Misery" et qu'il aimerait bien venir la chanter avec nous. On n'avait pas prévu de la jouer ce soir, mais on ne se fait pas prier. J'ai presque la larme à l'œil quand il nous rejoint sur scène. Il est bourré comme un coing, pas trop en place, mais ça restera un de mes plus grands souvenirs, pour sûr. On joue sans doute notre meilleur concert de la tournée, remontés à bloc, les conditions luxueuses aidant (super matos, super son, clim sur scène, etc.). Ruidosa Inmundicia nous succèdent et connaissent quelques ennuis techniques qui refroidiront un peu leur set. C'est la dernière date de leur tournée et il faut croire que le Japon donne des ailes car c'est 100 fois plus impressionnant que lorsque nous les avions vus en France. Systema clôturent la soirée en beauté, ça joue à la perfection, avec un chanteur et surtout un batteur très démonstratifs. J'en reviens pas de me dire qu'on a joué avec un groupe qui a bercé mes jeunes années sur cette compilation sortie par Pushead ! L'uchiage a lieu dans la salle, encore une fois c'est bière et bouffe végétarienne gratuite, ambiance bien cordiale et photos de groupes à l'appui. C'est dingue le nombre de photos posées qu'on peut faire dans ce pays. Que peuvent bien faire les gens avec tous ces clichés ? Mystère. On s'entasse miraculeusement à 9 dans la voiture direction Tokyo (à une vingtaine de minutes de Yokohama), chez Butch, le chanteur de Avfall. Douches / bain, bières, cadeaux (Butchie m'offre le EP de... Bastard !! Décidément, c'est la journée), et on ne tarde pas à s'écrouler.
Bastard cover:
Same one from a different viewpoint:
Yokohama uchiage:

2 Mai - DAY OFF (Tokyo)
Un day off à Tokyo, que demande le peuple ? Pendant qu'on descend chercher des cafés, Butch nous prépare une grosse bouffe végétarienne excellente… on s'en met plein la panse, sans même parvenir à finir les plats (et c'est pas peu dire quand on connait les ventres-sur-pattes que sont certains d'entre nous). On est rejoints par les inséparables et facétieux Koukeji et Shigeji, respectivement bassiste et guitariste de Avfall, que l'on ne tardera pas à surnommer Tic et Tac (ou Heckle et Jeckle, Pit et Rick, etc.). Ces deux-là sont un sketch permanent, à reprendre en chœur des morceaux a capella de Totalitär en dansant comme des débiles, et en éclusant dès le matin des petits bouteilles de shochu ou de saké. La pluie d'hier a laissé la place au soleil, et il fait une chaleur estivale, idéal pour une journée touristique bien remplie en compagnie de divers punks locaux, dont le très sympathique So du label Hardcore Survives : Tokyo Sky Tree (une tour encore en construction de 634 mètres de haut, soit environ 2 fois la tour Eiffel !), temple d'Asakusa, disquaires (et particulièrement le Disk Union de Shibuya et son impressionnant "punk & metal market" où je laisse une partie de mes économies), resto… on retrouve Max d'Angers qui passe 3 mois au Japon. On passe la soirée chez Koukeji dans le quartier populaire de Koenji. Ca change des mignons petits apparts japonais bien clean qu'on a connu jusqu'ici. Là c'est la chaos punk house à l'occidentale : bordel monstre, on peut à peine trouver un bout de sol libre où s'asseoir. Les punks défilent toute la nuit, entrent sans frapper et s'installent, boivent, mangent, etc. Les disques sans pochette sont posés n'importe où (j'en connais 2-3 à qui ce spectacle donnerait de sérieuses palpitations). On ne sait pas vraiment qui habite officiellement ici, c'est un peu la colocation du chaos. Koukeji "pasta masta" cuisine des spaghetti toute la nuit, enchaînant plâtrée sur plâtrée. Il prendra cette habitude quasiment chaque soir, nous régalant de sa nouvelle spécialité. Certains vont se tremper aux bains publics, et on tente de dormir quelques heures (euh… minutes ?) serrés comme des sardines à même le sol.
Dennis and Kokeji:

3 Mai - TOKYO @ Zone B
with Avfall, Folkeiis, Unarm, Isterismo, Grind Shaft, Rough Stuff
Shiran reste dormir pendant que le reste des troupes part faire le tour des disquaires du quartier, à savoir les mythiques Base et Boy, en compagnie des mêmes qu'hier, après une étape café-donuts bien nécessaire. Affichée au mur chez Base, la croute originale qui a servi de pochette au 5e album de Gauze. Toute riquiqui, toute moche, elle est encore pire en vrai. Dennis et moi hallucinons sur la "bonzer box" internationale… un mètre de tuerie absolue en format 7", que nos finances ne nous permettent malheureusement que de toucher du bout des doigts. Le Zouo au mur est à ¥42,000. Ouch. Soudain en plein quartier de Koenji, j'entends quelqu'un m'interpeller par mon nom au coin d'une rue… Antoine, l'ex chanteur de Out Of Date, un bordelais vivant à Tokyo depuis quelques années, m'a reconnu alors qu'on passait devant chez lui ! C'est dingue, la probabilité de passer par hasard devant son appart' dans une ville de 13 millions d'habitants, au moment même où il étendait son linge à la fenêtre ! On fait un saut à la salle (Zone B, où bosse Hiro de Crucial Section, avec qui mon autre groupe avait fait un split EP il y a déjà une petite dizaine d'années) le temps du soundcheck avant de s'offrir un resto : udon (grosses nouilles) et tempura (beignets de légumes). Délicieux ! La légende qui veut que manger végétarien au Japon est difficile a la peau dure, et pourtant… Pendant des siècles, les japonais ont eu une alimentation essentiellement végétarienne, ne consommant du poisson que lors d'occasions spéciales. Si maintenant le poisson se retrouve un peu partout, avec un peu d'habitude et de traduction, rien de plus facile que de manger vegan… et pas gras : onigiri, tempura, maki, tofu, soba, natto… La base de l'alimentation reste le riz, quasiment incontournable à tous les repas. Un dernier magasin Disk Union, avant de se prendre une averse monstrueuse sur la gueule… en espérant que les vents soient en notre faveur et qu'on ne se prenne pas des litres de retombées radioactive sur le corps. Retour au Zone B (que tout le monde prononce "zombie", le jeu de mot est-il intentionnel ?), lieu mal aéré et enfumé, mais qui a l'avantage d'avoir un bar séparé de la salle, sur 2 niveaux en sous-sol. Au Japon ça clope dans tous les lieux publics (bars, restos…), mais comble de l'ironie, certaines rues ont des zones non-fumeur ! Les drogues, on n'en parle pas, c'est répression maximum, quelle que soit la catégorie ou la quantité. Vous faites pas choper avec un vulgaire joint ici ou ça va barder pour vos fesses ! Soirée sonotone encore : Avfall, Unarm, Isterismo (à la limite de la harsh noise), Folkeiis… mais aussi Grind Shaft (l'ovni de la soirée, plutôt rock, quelqu'un me dit "à la Refused", pas vraiment mon univers) et Rough Stuff (oi! super efficace). On joue en dernier et c'est pas à notre avantage - chaleur extrême, fumée, fatigue, je joue vraiment très mal, mais il me semble qu'on sauve les meubles en y mettant le peu d'énergie restant… Fin de soirée très bon enfant, Unarm et leurs amis ont préparé des currys vegan délicieux qu'ils vendent à pas cher, et dont les bénéfices sont reversés à Human Recovery Project, une organisation dans laquelle ils sont impliqués qui collecte fonds, nourriture, vêtements et produits de première nécessité pour les amener directement sur les lieux touchés par le tsunami, sans passer par aucune organisation gouvernementale ou ONG traditionnelle. Beaucoup de rencontres et de discussions sympa une fois de plus – avec Korey un contact américain, les gens du collectif Acclaim, de DSB, un brésilien… Antoine et Max sont venus aussi… Rejoints par la voiture d'Avfall, on décolle dans la nuit car le trajet entre Tokyo et Nagoya est particulièrement long à cause des embouteillages durant la Golden Week. Sash s'est gentiment proposé de nous héberger chez lui à Mie, tout près de Nagoya. On arrive au petit matin, il fait déjà jour mais il est encore assez tôt pour s'offrir quelques précieuses heures de sommeil – à même le sol pour certains.
Unarm says play fast or dont:
4 Mai - NAGOYA @ Daytrive
with Avfall, D-Clone, Folkeiis, System Fucker, Attack SS, Zilemma
On décolle vers Nagoya sous le soleil, une fois de plus la salle est au 2e étage d'un immeuble. Le temps de faire une balance rapide (pour la première fois, les amplis ne sont pas repris) et on est déjà pris par le temps : à peine 10 minutes montre en main pour visiter Record Shop Answer. Manque de bol, la boutique est grande, bien fournie, et j'y serais bien resté une bonne heure de plus pour fouiller les bacs. Argh. Frustration. Le ticket d'entrée ce soir inclut les boissons et la bouffe à volonté pour le public et les groupes ! All you can eat ! D-Clone qui organisent le show se cotisent pour nous payer le "pass" (eh oui, ça ne marche pas comme en Europe… au Japon tu payes tes bières, voire même tu payes pour jouer). Super gentil. On s'en met plein la panse, et le bartender très attentionné a même préparé des plats vegan juste pour nous ! Les punks japonais sont totalement hermétiques au concept du végétarisme, différence culturelle, mais ils savent que bien des groupes étrangers en tournée sont végétar/liens et font l'effort de s'adapter pour l'occasion. D-Clone commencent et sont absolument dévastateurs. J'ai jamais été très fan de leurs disques, mais en concert c'est rodé, puissant et sans temps morts. Et beaucoup plus varié que ce que leur nom peut laisser présager ! Puis Think Brigade (Jessecore assez moyen), Attack SS (street punk à la Casualties avec la son de Disclose), Folkeiis, Avfall… Le concert a pris du retard, on décide donc d'écourter notre set ; ça tombe bien, personne n'est trop à fond dans les rangs de Gasmask Terrör. On fait le boulot correctement mais ça ne restera pas dans les annales. Un concert assez insignifiant. Je vais me resservir de bouffe gratuite, tiens ! Zilemma sont les senpai de la soirée, tu vois directement à leur look (tout cuir, mullets, lunettes de soleil… la rencontre entre Patrick Sébastien et GISM) qu'ils appartiennent à une autre scène, plus traditionnelle / "old school" (au sens japonais du terme). Ca pose pas mal, c'est distant, je suis très fan de leur CD "Kill The Loop" mais la performance n'est pas à la hauteur, malgré le côté carré et assez heavy metal. System Fucker ont annulé car deux membres ont la grippe, mais on dort tout de même chez eux, à une petite heure de route de là, tandis que Satomi, Shiran, et Dennis vont se coucher au calme chez Sash. Malgré la grosse fatigue, je ne regrette pas la fin de soirée animée : discussions avec les membres de D-Clone et System Fucker autour d'une belle tablée pleine de bon plats, tandis que les enfants d'Avfall se mettent la tête à l'envers à la bière et une bouteille en plastique de 5 litres de shochu. Butch ira s'enfermer dans les chiottes pour vomir… et se réveillera quelques heures plus tard couvert de merde… "Je me suis réveillé dans les chiottes et quelqu'un avait chié partout par terre ! Je ne sais pas qui a pu faire ça. La porte était fermée de l'intérieur." nous racontera-t-il. Grosse envie de rire mais je me retiens.
Nagoya backdrop attack:

Olivier / Butch / Shiran / Luc / Satomi:

5 Mai - MIE @ Club Chaos
with Avfall, Contrast Attitude, Acrostix, Disgust, Naqro
La route est très courte aujourd'hui, on prend donc notre temps et on arrive tôt au Club Chaos, chouette petite live house au premier étage, attenant à une boutique de disques. Un soundcheck rapide, et il nous reste plein de temps libre pour un resto, une balade en ville, des cartes postales, et du shopping au Vortex, un magasin de fringues et accessoires punk à deux pas de la salle… Les locaux de Contrast Attitude entament la soirée et je me prends LA baffe de la tournée. Shiran avait joué avec eux récemment et il ne tarissait pas d'éloges à leur encontre. Il n'avait pas menti : énorme, ultra énergie, les mecs bougent sur scène comme s'ils étaient électrifiés, je suis particulièrement impressionné par le bassiste, son jeu de scène, et le fait qu'il continue à jouer impeccablement comme si de rien n'était après avoir pété sa corde de Mi. Je suis soufflé ! Naqro enchaînent avec un grind metal qui joue à mort, super zicos, et encore un batteur hallucinant, je reste 3 morceaux, pas trop mon truc. Acrostix : deuxième énorme baffe de la soirée, comme leur dernier CD l'annonçait, leur son a évolué vers un truc plus hardcore japonais traditionnel, moins crust. Leur set est phénoménal. C'est la soirée des batteurs impressionnants, j'ai bien la honte de devoir jouer après tout ça. Disgust font du d-beat / crust ultra brutal à grosse voix qui me fait penser à Warcollapse et Nausea (L.A. not N.Y.), j'écoute leur set depuis le backstage où je m'échauffe les muscles et revêts ma "tenue de scène" (caleçon / t-shirt sans manches / bandana… l'attirail nécessaire à une sudation excessive). On fait un bon set ce soir, le son dans les retour est excellent, et apparemment ça claque bien en façade aussi. Gori de Contrast Attitude monte sur scène pour chanter avec Olivier sur la reprise de "Conquest" ! Au Japon, il est très important de faire des cadeaux aux gens que tu apprécies, et dans le punk on n'y coupe pas : on échange des goodies avec les autres groupes, mais le DJ set de la tenancière du Vortex est malheureusement écourté à cause de l'heure… dommage, ça partait impeccablement à base de vieux punk anglais et de Post Regiment. Après les traditionnelles photos de groupe dans la rue et des adieux à Sash, on atterrit chez l'adorable Sin (Acrostix) dont l'épouse nous a préparé "un peu à manger"… traduction : une méga orgie de bouffe une fois encore ! "Kanpai" et after party dans une grande maison où vit toute la famille de Sin. Avfall sont en grande forme, nous honorent des sketches habituels, mais la fatigue aidant je suis raide au bout de 3 bières et vais me coucher quasiment en même temps que mes cons-patriotes.
Contrast Attitude devastating Mie City:
6 Mai - TSUYAMA @ Studio K2
with Avfall, Skizophrenia, Massgrave, Desperdicio, Death Dust Extractor, Last, Consocio Sentencia
On part tôt avec un détour par la gare de Mie où on fait des adieux déchirants à Dennis qui doit rejoindre Tokyo en train pour y prendre son avion de retour. Tsuyama est une petite ville mais dont la scène punk est une des plus bouillonnantes du Japon en ce moment. On joue dans la petite salle de répét' adjacente à une plus grosse salle de concert, en périphérie de la ville, presque à la campagne. La grande salle sert aux distros et à la table de bouffe, qui sera alimentée régulièrement en denrées variées. Bière gratuite aussi pour nous ! Woohoo ! Ca change des live houses et tout ça confère presque une touche européenne à la soirée… à la différence près que 7 groupes tous meilleurs les uns que les autres vont s'enchaîner – ça c'est tout de suite moins européen. Dans l'ordre : Death Dust Extractor, Massgrave, Consocio Sentencia, Last, Avfall, Desperdicio, Skizophrenia. On clôt la soirée avec un set pas très carré, mais l'énergie est là. On a constamment cette pression de jouer le plus intensément possible, car c'est comme ça que se conçoit le punk ici : donner tout ce que tu as sur scène, y dépenser toute ton énergie sans retenue. Et y'a pas à chier, ça rend les concerts autrement plus attrayants ! Deux des groupes viennent de Sendai, la région la plus dévastée par le tsunami, mais ont insisté pour jouer quand même et on fait les 15 heures de route juste pour l'occasion. J'aime penser que ce concert est un bol d'air frais pour eux après avoir vécu tout ça. On essaie de leur poser des questions sur la situation à Sendai, mais malheureusement la langue devient vite une barrière à des discussions poussées. La soirée se finit en immense uchiage bien fraternelle avec des tonnes de nourriture à se partager entre les groupes et le public. Tic et Tac feront le spectacle mais comme d'hab' seront game over en moins de deux, s'endormant à moitié nus après un strip tease qui a fini dans la glacière géante. So est aussi entamé qu'eux : ce soir, le Hardcore a du mal à Survivre. On dort chez Yu de Skizophrenia, je suis tellement crevé que je me rappelle juste être entré dans une chambre avant le blackout total.
Fabro / Butch / Massgrave vocalist:

Momo / Olivier / So:

Shiran & Kokeji:

Une tournée, c'est toujours en décalage avec la vraie vie, t'es dans ta bulle, loin des tracas quotidiens. Celle-ci l'était encore un peu davantage du fait de la situation du pays, et la barrière de la langue nous permettait rarement de saisir la véritable étendue du désastre et des réactions. Etrange sentiment que de se sentir aussi à l'écart de problèmes bien réels. Les punks apportent un soutien à leur manière, via le Human Recovery Project ou les CD de soutien aux victimes (Heal For Unality Touhoku et What A Hell Fukushima que je ne peux que vous recommander d'acheter). Mais la colère est là, sous-jacente. Plusieurs mois après le désastre, la situation de la centrale nucléaire de Fukushima ne s'est aucunement améliorée ; pire, les autorités avouent avoir caché la vérité. Rien de neuf sous le soleil (levant), hein ?
Sin (Acrostix) & Momo – merci l'ami!

Satomi – arigato gozaimasu!

Mille merci à Momo et Satomi sans qui rien de cette incroyable aventure n'aurait eu lieu, et à tous les gens qui ont organisé des concerts, nous ont hébergé, nourri, accompagné… trop nombreux pour tous les citer. Distort the sun! Distort Japan!

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